Sur-vivre
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Un roman d'Aaron Coulibali
128 pages;  ISBN: 978-2-916236-05-6
Sur-vivre

« Peut-être qu’inconsciemment je me préparais à ce jour. Celui où je serais seul, où je devrais tragiquement faire face à la solitude, du matin au soir, la nuit, faire l’intime expérience de l’exclusion sociale, de la cure d’ennui perpétuel. »

€14.00

 

 

Issu d’une banlieue favorisée, exerçant sur les plateaux télé un métier qui lui procure les plaisirs faciles que permet l’argent, marié à la femme qu’il aime mais toujours à l’affût d’une aventure, Aaron Coulibali s’est confortablement installé dans une vie de “marginal mondain”. Pourtant, le jour où sa femme le quitte, sa vie s’arrête. Cette rupture le laisse seul face à la vacuité de sa vie, dans un état de manque affectif qui le ronge. Hypnotisé par l’image obsessionnelle de cet amour perdu, désespéré de n’avoir pas su simplement vivre son bonheur, il trompe son angoisse d’être seul par la fréquentation des paradis artificiels.

Dans ce roman poignant de sincérité qui nous entraîne au rythme de phrases syncopées, dictées par la fièvre des drogues dont il abuse, Aaron Coulibali met en scène sa propre déroute. Il dresse le portrait sans concession d’un jouisseur acharné qui découvre trop tard sa raison d’être, et au-delà d’un vécu personnel, c’est l’histoire universelle de la passion qu’il nous raconte avec la profusion d’un Kerouac.

 

 

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C’est tout ce qu’elle trouve à répondre. Quand on perd complètement le contrôle d’une situation, je présume que notre cerveau doit faire un travail de relativisme afin de nous épargner la folie. Elle est devant moi. C’est la dernière fois qu’elle se donne en spectacle pour moi. Elle doit l’avoir à l’esprit et se déplace lentement, de façon si élégante que chaque geste parait calculé pour être empli de grâce. Elle est à peine distraite par ma présence, je suis à moitié transparent, je le serai bientôt définitivement. Quelqu’un me remplacera. Il aura tout le loisir de l’admirer. Je veux toujours mourir. Je me force à ne pas aller vers elle, à ne pas la prendre dans mes bras. Je voudrais qu’elle soit déchirée par la sensation du manque physique comme je le suis. Notre amour ne correspondra bientôt plus à rien et elle attend que je disparaisse avec une indifférence dont elle ne mesure pas la portée. Elle me tuera sans même s’en rendre compte, découvrira d’autres corps que le mien et se trouvera aisément de nouveaux rapports affectifs dans lesquelles elle s’épanouira et m’oubliera. Je m’oublierai tout court, sans passer par le reste, je crois. En quittant l’appartement, je jette un dernier regard, comme s’il allait sceller à tout jamais quelque chose, et je déteste ce symbolisme à la con mais l’occasion ne s’y prête que trop bien alors je regarde une dernière fois cette chambre où j’ai vécu, où j’ai aimé, où j’ai connu le bonheur, vraiment, le bonheur, et je me rappelle qu’une fois elle m’avait avoué m’avoir regardé pendant presque toute une nuit sur ce lit, simplement heureuse de me voir, perdue dans la contemplation de mon visage. En bas de l’immeuble, j’hésite franchement entre partir à droite ou à gauche. Arrivé chez moi, je me rue littéralement sur la drogue. La souffrance amoureuse est un privilège qui n’est pas donné à tout le monde. Il faut de l’argent pour se payer les doses.

 


 

 

Le mardi où je fête mon cinquième mois de célibat, je sais que quelque chose en moi a irrémédiablement basculé dans le noir. Je décide de continuer à m’enfoncer pour voir, pour continuer à explorer cet obscur territoire, pour faire un écart loin du monde, tout en bas.

 


 

 

Une collègue de travail, directrice de production, me dira un peu plus tard, en me parlant de cette période, que j’étais devenu un paquet de muscles secs, traversant les plateaux en rongeant ce qui me restait d’ongles, la gueule figée dans un rictus permanent, avec un cortège d’habilleuses ou d’accessoiristes me harcelant de questions auxquelles je n’avais apparemment pas envie de répondre et foudroyant celui ou celle qui insistait trop. Les mots me faisaient visiblement chier, comme s’ils avaient perdu leur vérité antérieure. Elle m’expliquera que je ne voyais pas vraiment les gens. Mon regard cherchait bien au-delà, il cherchait vainement un signe, une preuve, il cherchait l’impossible mais pas le ciel nostalgique et sublime ni le sol attristant, c’était un regard désespéré, un regard de naufragé, droit devant, à ma hauteur, vers une issue à l’horizon. […] Mon rôle me pesait […]. Je luttais seul contre le spectre de l’oubli de l’amour. On pouvait voir à travers mon regard, qui relativisait toute problématique, l’aigreur d’une immense déception. Le monde m’indifférait. Je travaillais parce que c’était la seule chose à faire, sans manifester une quelconque émotion. Les sentiments de l’amour disparus, c’était une part de moi qui s’était échappée à jamais. Tout me paraissait atrocement schématique et surfait. Je n’avais plus goût à grand-chose d’autre qu’au cynisme et à l’amertume. Je n’arrivais plus à faire semblant. Il y avait ce malaise en moi face au calvaire de l’existence, ce malaise de bagnard. Quelques rendez-vous nocturnes, galants et foireux n’y changeaient rien.

 


 

 

J’ai fini par trop insulter mes collègues. On ne veut plus de moi sur un plateau. J’annule ma prestation sur le seul tournage où l’on tolère encore ma présence. J’appelle l’aéroport, ils ont des places pour diverses destinations qui me branchent bien. Je ferai mon choix là-bas. Je fais ma valise. Un peu partout, des gens vivent, travaillent, ils servent à quelque chose ou, à défaut, ils servent quelqu’un. Esclaves modernes, ils sont heureux le soir en rentrant à la maison et encore plus quand arrive le week-end, ils s’embrassent, s’engueulent, ils jouent avec les enfants et avec le chien. Ils réfléchissent longuement avant de choisir un voyage. Ils consultent plusieurs agences et étudient les différentes possibilités. Ils font un budget. Ils pensent aux enfants et sont finalement très excités à l’idée de s’évader. Je n’éprouve aucune forme d’excitation, pas la moindre émotion. J’ai choisi ma destination en quelques secondes. Je pense à elle.

 

 

Commentaires   

 
0 #1 Benny Rasch d-m-Y H:i
"Sur-vivre", d'Aaron Coulibali est le cri d'amour d'un homme prisonnier des vices de la société de consommation du 21e siècle. Incroyablement profond, c'est une réflexion sur la solitude et le mal-être de la génération Canal, et qui cherchent une place dans ce grand colisée où tout est jetable....Mon commentaire est touffu, mais c'est une œuvre incroyablement urgente, découvrir avant qu'on ne soit tous morts....
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