| Prologue |
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Insensiblement, son regard jadis pénétrant s’était terni d’un élégant blasé, comme si l’agitation du monde ne devait plus être que rengaine de salon. « … La compagnie d’une femme ? Grand Dieu ! aurait-il ironisé. Les albums de famille sont détestables, et la seule évocation d’un défilé d’ancêtres cristallisés en postures jaunies m’indispose au plus haut point ! Burlesque du temps qui passe et se reconstruit à l’identique », aurait-il conclu d’un haussement d’épaules. Recroquevillé de souvenirs, cet homme se désintéressait totalement du quotidien par une forme de rancune capricieuse contre le temps et, pour défier ce dernier, il avait un jour brusquement décidé d’immoler ses ancêtres en brûlant leurs portraits d’un geste puéril, riant au spectacle de cette facilité. Mais cette crémation de mémoire qui ne pouvait le rajeunir lui avait laissé un goût saumâtre, alors que les années revenaient silencieusement à lui, indolentes, comme insensibles aux flammes. C’est à cette époque qu’il décida de changer de patronyme, non que le sien lui déplût, mais parce que sa renaissance supposait cette improvisation. Il souhaita ce dernier original et provocant, ce qui lui prit un certain temps. S’attachant ensuite au prénom, il décida de trois syllabes très peu ordinaires, se réjouissant à l’avance de la surprise de ses proches. Mais il n’obtint que sourires compatissants. Alors, par étapes, cet orphelin volontaire se résolut à un pathétique débraillé, désespérant d’une authenticité qui lui fût propre et qui semblait devoir toujours se dérober. Ainsi, après avoir tenté de l’ignorer puis s’être résigné à sa présence, prenait-il aujourd’hui un plaisir paradoxal au tableau de sa vieillesse, puisque rides et rhumatismes claudicants n’étaient que les jalons d’un déclin inéluctable, et que le caractère même de cette chute le poussait à en comptabiliser les strates avec humilité. Résigné à la précarité de son existence, le fait de combattre les altérations du temps lui paraissait désormais futile, et le calendrier de la vie ponctuait son corps de repères qui auraient assombri plus d’un homme mais dont il ne se formalisait plus. Bien au contraire, jubilant au spectacle de cette évolution trop banale, il laissait à l’âge le loisir de son installation, lui facilitant même la tâche par ces dérogations aux convenances qui caractérisent souvent les égoïstes blanchissants. Le recul compréhensible de son entourage déjà réduit, loin d’infléchir ce fâcheux penchant, l’avait conforté dans sa résolution à se laisser graver par une érosion qu’il souhaitait originale dans ses excès. Et cette dernière, encouragée par un terrain aussi bienveillant, avait envahi cuirs et muscles de vaguelettes tremblotantes dont il paraissait tirer vanité, comme du trophée d’un parcours réussi. Orfèvre de sa chute, il aggravait encore son apparence d’un système pileux anarchique, d’une tenue vestimentaire délibérément fantaisiste, et d’un recueil de remugles intimes qu’il se plaisait à feuilleter dans les replis de sa vieille robe de chambre. Il ne lui déplaisait pas d’accroître la palette de ce bastion particulier de quelques manifestations intestinales consternantes qui, pour l’avoir distrait au début par leur sonorité, l’avaient cependant intrigué par l’aveu d’un travail intime mystérieux. Curieux du fabuleux ouvrage de ses entrailles, il s’était plu à imaginer la transmutation des nourritures sous la houlette d’un alchimiste intime les vaporisant dans un souffle grandiose. Le témoin volatil de sa forge lui était devenu cher, et pour mieux en apprécier les variations il n’avait pas hésité à se gaver des aliments les plus variés, quêtant à l’issue du processus de fermentation les premiers signes d’une évasion qu’il emprisonnait le plus longtemps possible sous sa cape avant de s’en défaire, comme à regret. Mais un beau jour, son dos pitoyablement voûté, comme se familiarisant déjà avec la tombe, lui offrit d’assister à l’évanouissement d’une substance qui, après l’avoir servi, rejoignait des abysses inconnus… Fort troublé, il referma soigneusement la porte du réduit glouton, puis s’installa dans le fauteuil qui accueillait ses instants de perplexité. Après avoir décoiffé ses tempes d’un geste sauvage, s’être distrait à l’élagage d’un sourcil, puis avoir bâillé tout en cueillant d’une phalange experte les matériaux sifflants de sa respiration, il eut soudain la lumineuse idée de faire exécuter une dérivation de la coupable vasque vers un réceptacle à l’air libre où il puisse thésauriser le temps en toute sécurité. La chose devait être aisée car le jardin était grand, et si de vagues réminiscences sur l’élémentaire respect d’autrui et la réglementation de l’environnement assombrirent un instant les traits de son visage, il balaya ces contingences subalternes d’un grand geste de la main : il ne tolérerait plus l’accaparement de ses fermentations au moment même où, par une grâce divine, ce matériau lui était révélé dans son utilité fondamentale ! Déterminé à survivre, il résolut d’opposer aux sceptiques l’audacieuse barrière d’un droit de propriété inaliénable, et cette décision qui redressa subitement son corps offrit à ses yeux un horizon d’enthousiasme. Ainsi pensait Onésime Coignard, lorsqu’il décida de se moquer du génie déployé par la société moderne dans l’évacuation discrète de ses matières les moins glorieuses, et qu’il entreprit au soir de sa vie la plus extravagante des missions… |
