Noces d'airain Imprimer
Esthétique (provisoire) de l´horreur
Vendredi, 04 Avril 2008 12:14

Un roman de Christophe Léon
112 pag­es; ISBN: 978-2-916236-07-0
Couverture Noces d'airain

« Au premier “va”, j’ai marqué un temps d’hésitation. J’attendais la suite. Elle allait s’abîmer dans l’océan de ses pleurnicheries. Elle m’accuserait de tous les maux. Je m’apprêtais à la cueillir au bout de sa critique. Comme on cueille un fruit mûr. Au “te”, j’ai soudain compris qu’elle n’allait pas m’accabler. Plutôt me frapper en plein cœur. Ce serait une de ces phrases blessantes dont elle a le secret. Au “faire”, je savais à quoi m’en tenir. Elle avait investi une telle haine dans ce “faire”. Plus tranchant que le fil d’un rasoir. Au “foutre !”, il s’est passé une chose inexplicable. Une digue a cédé en moi. Mes actes, pendant les deux ou trois secondes qu’a duré cette folie, ont été le fait d’un moi inconnu et dissident. Je me suis vu réagir tout en pensant : “Il est fou !” Je n’ai repris le contrôle de mon corps qu’une fois la chose accomplie. Irréversible. »

€13.00

 

 

Avec un art consommé de la satire et du cynisme, Christophe Léon nous invite, durant un court quart d’heure, à l’autopsie d’un mariage. Quinze minutes pendant lesquelles un homme et une femme, Elle et Lui, mariés depuis 22 ans, vont ressasser à tour de rôle leurs secrets, leurs compromissions, leurs petites bassesses quotidiennes, leur exaspération des habitudes les plus innocentes de l’autre.

 

 

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Nous avions pratiqué scientifiquement. La bonne période et la bonne température. Deux fois par jour pendant quatre jours. Afin d’optimiser les chances. Après tout, c’était une conséquence naturelle cet enfant. Le faire. L’éduquer. Le voir grandir. Lui trouver des airs de famille. L’aimer peut-être.

J’avais annoncé autour de moi : « Ça y est, elle est enceinte ! » J’avais payé le coup au travail. Une nappe en papier déroulée sur une table. Les éternels gobelets en plastique transparent dans lesquels le champagne que j’avais apporté ressemblait à de l’urine dans un verre pour analyse. Ça se fêtait. Et dignement encore.
La famille était rassurée. Rassurée comme s’il se fut agi d’une délivrance qui tardait à venir. D’une juste indemnité à tout un ramassis d’espoirs collés aux basques du couple. Attentes aussi sonores que les casseroles, dans les vieux films, attachées derrière la voiture qui emmène les jeunes mariés vers des lendemains chantants : just married and bientôt pleine. Comme si la famille encaissait les dividendes d’un bon placement.

 


 

 

Ils se taisent. Une minute va passer. Ils ne se diront pas un mot. En entrant, il a remarqué la tasse pleine de thé. Le pain beurré posé juste à côté. Les doigts de sa femme pianotaient tout près, à quelques centimètres de la tranche, sur la nappe blanche que fronçait sa main. Un frisson l’a parcouru. Il a tenté de le dissimuler en toussant. Il s’est assis. Il a tiré la chaise avec précaution afin que les pieds ne grincent pas. Il est nerveux. En la découvrant installée à table, imperturbable, le regard fixé sur un point invisible droit devant elle, il a eu un pressentiment. Il se force au silence tandis qu’elle semble perdue dans une profonde méditation. « À quoi donc peut-elle penser ? » se demande-t-il.
Au moment même où son mari s’assoit, où il pose ses fesses crispées sur la chaise qu’il tire à lui. Avec cet air de constipation aiguë qu’il prend les mauvais jours, quand ils n’ont rien à se dire que des méchancetés. Alors que, contrairement à son habitude, il ne lui a pas baisé le front, se penchant sur elle, les yeux mi-clos, une main sur son épaule. Qu’il a pris sa serviette en l’agitant sur le côté, comme si elle lui avait préparé pour son petit déjeuner une serviette pleine de verre pilé. À cet instant précis, sa femme éprouve ce que connaissent sans doute le saint, le fou, le possédé et le criminel : une identification avec son destin. Elle pense : « Tout à présent est lié en une seule fatalité. Ce qui va arriver maintenant est incontournable. Je l’ai décidé. » Elle voudrait que le protocole dominical soit rompu par une décision unilatérale. Ce qu’il appellerait, par dérision, un caprice féminin. Elle se raidit, dans l’attente du premier mot qu’il dira. Cette attente n’a pas de précédent. Plus elle durera, plus elle y prendra goût. Elle observe son mari par en dessous. Elle guette sa réaction. Elle est à la fois fière d’elle et inquiète de ce qu’il peut supposer.