Horreur :II. A. 1. b) Littér. Caractère de ce qui provoque un saisissement de crainte mêlée d'admiration respectueuse.
Les ouvrages publiés dans la collection EPH sont à vocation cathartique: ils peuvent dérouter, rebuter, inquiéter le lecteur, mais en aucun cas le laisser indemne. Lire un de ces ouvrages, c'est découvrir un auteur qui livre un combat, quitte à être cruel envers ses personnages, envers le lecteur, envers lui-même. Il est fondateur fiévreux d'un univers venimeux qui effraie mais fascine, tout entier composé d'instinct plus que de raison. Au-delà de cette frayeur, il y a, sinon des réponses, du moins la formulation de questions. Provisoire, l'esthétique de l'horreur l'est en ce sens qu'elle tend à sa propre disparition : elle exprime l'espoir de ne pas être victime ; la possibilité, un jour, de trouver le repos.
Village nègre (Les sourds ne s'entendent bien qu'entre eux)
« J’ai trop parlé. J’ai parlé jusqu’à avoir la nausée. Jusqu’à avoir le cœur au bord des lèvres. Et le plus navrant, c’est que j’ai donné la nausée à ceux qui m’ont écouté. J’ai réussi à les dégoûter du dialogue. La même sensation que lorsque la tête se met à tourner alors que les effets de l’alcool sont loin d’avoir atteint leur paroxysme, et qu’on ne le sait que trop. Quand, sans que la catastrophe soit encore advenue, il semble tout à coup évident que le Rubicon a été franchi, le point de non-retour irrévocablement dépassé. »
« Septembre… De gré ou de force qu’ils ont dit ! Ça a été de force… comme un condamné qui va à l’échafaud… Justement ! J’ai toujours trouvé bizarre tous ces types qui montent tranquillement se faire raccourcir sans se rebeller, sans lutter, sans se châtaigner avec le béquilleur ! Mais là, je suis comme eux… résigné.
Renfoncé dans le fauteuil du car qui me ramène dans cette margaille, je tire une gueule de six pieds de long en pensant à tout ce qui m’attend… mouisard, traîne savate, sans compter les sérénades et tout ce tintamarre !… »
« Au premier “va”, j’ai marqué un temps d’hésitation. J’attendais la suite. Elle allait s’abîmer dans l’océan de ses pleurnicheries. Elle m’accuserait de tous les maux. Je m’apprêtais à la cueillir au bout de sa critique. Comme on cueille un fruit mûr. Au “te”, j’ai soudain compris qu’elle n’allait pas m’accabler. Plutôt me frapper en plein cœur. Ce serait une de ces phrases blessantes dont elle a le secret. Au “faire”, je savais à quoi m’en tenir. Elle avait investi une telle haine dans ce “faire”. Plus tranchant que le fil d’un rasoir. Au “foutre !”, il s’est passé une chose inexplicable. Une digue a cédé en moi. Mes actes, pendant les deux ou trois secondes qu’a duré cette folie, ont été le fait d’un moi inconnu et dissident. Je me suis vu réagir tout en pensant : “Il est fou !” Je n’ai repris le contrôle de mon corps qu’une fois la chose accomplie. Irréversible. »
« Peut-être qu’inconsciemment je me préparais à ce jour. Celui où je serais seul, où je devrais tragiquement faire face à la solitude, du matin au soir, la nuit, faire l’intime expérience de l’exclusion sociale, de la cure d’ennui perpétuel. »
« La réalité appelle à nouveau les dieux pour qu’ils refassent le monde, le monde suprême. Le monde veut à nouveau exister, être, c’est bien ce que tu me dis, mon amour ! Nous sommes un monde potentiel, nous pourrions le diriger, dirigeons-nous l’un vers l’autre, unissons nos forces pour foudroyer le monde ancien, démis, disparu. »